Hugues de Saint-Victor (1096 - 1141)

Publié le par Socrates Philalethe

 

Hugues de Saint-Victorest un philosophe, un théologien et un auteur mystique du Moyen Âge, né en 1096, au manoir de Hartingham en Saxe1 et décédé le mardi 11 février 11412. En latin on écrit : Hugoou Hugonis de Sancto Victore.

Après les travaux de Derling3 et de Hugonin4 on ne doute plus que Mabillon5 se soit trompé en déclarant qu'il était né à Ypres, en Flandre.

Il était le fils aîné de Conrad, comte de Blankenburg. Son oncle Reinhard, qui avait fait ses études sous la direction de Guillaume de Champeaux à Paris et à Saint-Victor, avait été fait évêque d'Halberstadt à son retour en Saxe. C'est dans le monastère de Saint-Pancrace, à Hamersleben près d'Halberstadt, que Hugues reçut son éducation. Reinhard y avait appelé quelques Victorins qui y apportèrent l'amour des études, de la sagesse et de la science.

« Je me souviens qu'étant encore scolastique, je m'efforçais de retenir les noms de tous les objets qui tombaient sous mes yeux ou qui servaient à mon usage. Je croyais cette connaissance nécessaire pour étudier leur nature. Je relisais chaque jour quelques parties des raisonnements que j'avais brièvement notés par écrit, afin de graver dans ma mémoire les pensées, les questions, les objections et les solutions que j'avais apprises. Souvent j'instruisais une cause, je disposais d'une controverse ; je distinguais soigneusement l'office de l'orateur de celui du rhéteur ou du sophiste. Je calculais, je traçais avec de noirs charbons des figures sur le pavé. Je démontrais clairement des propriétés de l'angle obtus et de l'angle droit. J'apprenais à mesure la surface de la solidité des figures. Souvent je passais les nuits à contempler les astres ; souvent, accordant mon magadam, j'étudiais la différences des sons et je charmais mon esprit par la douceur de l'harmonie. »

— Didascalicon

Les maîtres principaux qui ont influencé Hugues sont : Raban Maur, (lui-même disciple d'Alcuin), Bède le Vénérable, Yves de Chartres et Jean Scot Érigène et quelques autres, peut-être même Denys l'Aréopagite6. Malgré l'opposition de ses parents, il prit l'habit de chanoine de saint Augustin à Hamerleve ; avant la fin de son noviciat, les troubles dans le pays firent que son oncle, Reinhardt, lui conseilla d'aller à l'abbaye de Saint-Victor, où ils arrivèrent, un autre oncle appelé Hugues aussi, l'archidiacre d'Halberstadt, déjà fort âgé, et lui, vers 11157. Leur itinéraire n'est pas connu mais grâce à Jean de Saint-Victor on sait qu'ils rapportent les reliques de Saint Victor de Marseille, peut-être justement en 1115.

Guillaume de Champeaux, fondateur de l'abbaye tout proche de Paris, après son élection au Siège de Châlons, en 1112, avait été remplacé par Gilduin, sous la direction duquel le monastère gagna encore en réputation pour la piété et la hauteur de son enseignement. C'est sous son autorité et ses conseils que Hugues passa le reste de sa vie à étudier, à enseigner et à écrire. Il compléta sa formation avec l'écolâtre et prieur Thomas, mais Hugues semble avoir été très tôt le successeur à la chaire de Guillaume, en 1125, mais peut-être au plus près de 1115 (vers ses vingt ans)8.

Après la mort tragique de Thomas (20 août 1133), Hugues fut choisi pour lui succéder à la tête de l'école de Saint-Victor et sous sa direction elle connut un brillant succès, le maître y attirant beaucoup d'étudiants. On parle quelquefois de lui comme d'un autre saint Augustin, en raison de sa familiarité avec les travaux de ce grand Père de l'Église, pour la valeur de sa théologie, mais aussi pour son style, ses trouvailles d'expressions, le charme qui s'empare de l'âme du lecteur. En outre, Jacques de Vitry le nomme : « harpe du Seigneur et organe du Saint-Esprit ». À cette époque l'école cessa d'être publique et Hugues n'eut plus que des élèves victoriens.

Travaux [modifier]

Ses propres travaux recouvrent le domaine entier des arts et de la science sacrée qu'on enseignait à son époque. Longtemps, pourtant, la plupart des historiens de la philosophie voyaient en lui un mystique aux vues étroites coupé du monde de la pensée et de l'étude, qui a entravé plus qu'aidé le progrès scientifique et dont le symbolisme fantasque a induit en erreur les générations qui l'ont suivies. Un examen sérieux de ses travaux a conduit à une appréciation plus exacte de celui que Harnack (Lehrbuch der Dogmengeschichte, VI) appelle « le théologien le plus influent du douzième siècle ». Grand auteur mystique, il était aussi un philosophe et un théologien scolastique de premier ordre. Essentiellement, il était un grand professeur et c'est ce qui explique que ses œuvres se soient propagées en même temps que ses anciens auditeurs se dispersaient, qu'on les ait fréquemment incorporées dans les traités ultérieurs et qu'on ait publié sous son nom tant de traités apocryphes. Son enseignement a été une des bases de la théologie scolastique et il a fait sentir son influence sur le développement tout entier de la scolastique, car il était le premier qui, après avoir synthétisé les trésors doctrinaux de l'âge des Pères, les a systématisés et les a réunis en un corps de doctrine cohérent et complet. C'était là le travail d'un génie. Mais son grand mérite à la tête de l'école de Saint-Victor s'est manifesté quand l'hétérodoxie et la témérité dogmatique d'Abélard ont mis en danger la nouvelle méthode qui était appliquée à l'étude de la théologie ; Hugues et ses disciples, par leur modération prudente et leur orthodoxie irréprochable, ont alors rassuré les croyants inquiets et ont acclimaté la nouvelle méthode scientifique dans les écoles catholiques.

Le travail de classification théologique fit de grands progrès au temps d'Abélard, et dans les « Summæ » furent condensés les résumés encyclopédiques de toute la théologie. Le « Sic et Non » (oui et non, 1123) d'Abélard avait tracé les plans sur lesquels ont été bâties les « Summæ » ; mais elles ont reproduit les désavantages de l'œuvre dont elles étaient sorties et où les difficultés exposées dans les pros et les contra étaient souvent laissées sans solution. L'introduction de processus d'une logique plus sévère a culminé dans la fusion de l'érudition patristique et de la spéculation rationnelle réalisée par la nouvelle méthode de dialectique constructive. Après que le dogme avait été établi par l'interprétation des Saintes Écritures et des Pères de l'Église, on cherchait à en monter le caractère rationnel à l'aide de la philosophie. Cette application de la dialectique à la théologie mena Abélard jusqu'à l'hérésie et les théologiens du xiie siècle se divisèrent profondément quant à sa légitimité. Elle fut défendue par les Écoles abélardienne et victorienne et c'est d'elles que vient ce qui est connu au sens propre sous le nom de théologie scolastique. L'École abélardienne de théologie continua son existence même après la condamnation de son fondateur en 1141, mais resta sous l'influence de l'École victorine, laquelle à son tour sentait l'influence de l'École abélardienne, mais sut se conserver dans les limites de l'orthodoxie. Ainsi toutes deux contribuèrent au triomphe de la scolastique.

Quiconque essaierait de faire une synthèse de l'enseignement de Hugues devrait d'abord examiner de façon critique l'authenticité des traités qu'on a inclus dans l'édition de ses travaux, et certains des historiens les plus autorisés en philosophie et en théologie se sont lourdement trompés pour n'avoir pas observé cette précaution élémentaire. D'autres encore ont concentré leur attention sur ses écrits concernant la théologie mystique, là où règne en maître absolu le surnaturel, si bien qu'ils ont essayé d'apprécier l'enseignement philosophique d'un auteur à partir des données fournies par ses tentatives pour expliquer ce qui se passe dans l'âme possédée par la charité parfaite ; tout cela ne peut qu'embrouiller. Hugues nous a laissés un matériel suffisant, en philosophie et en théologie, où les explications rationnelles voisinent avec l'enseignement révélé, pour nous permettre de nous former une opinion solide sur sa position comme philosophe, comme théologien et comme mystique.

 

Hugues de Saint-Victor rédige le Didascalicon (Leyde, Bibliothek der Rijkuniversiteit, Ms. Vucanius 45, f° 130)

Le Didascalicon [modifier]

Article détaillé : Didascalicon.

Dans la préface du Didascalicon, Hugues expose son projet : « La lecture occupe la première place dans les études. Le présent livre en traite, en donnant des règles pour lire. [...] La première partie comporte l’instruction du lecteur ès arts, la seconde, celle du lecteur en science religieuse. [...] Voici la méthode suivie dans cette instruction : d’abord montrer ce qu’on doit lire, puis dans quel ordre et comment on doit lire ».

Il s'agit d'un traité de lecture littérale de la Bible. Hugues y propose un classement nouveau des sciences. Il divise la philosophie en quatre branches : théorique, pratique, mécanique, logique. Chacune se subdivisant de nouveau. La théorique comprend la théologie, la mathématique, la physique. La philosophie pratique ayant elle-même trois parties : morale personnelle, morale privée, morale publique. La mécanique a sept branches : art textile, technique, agriculture, chasse, médecine, théâtre. Enfin la logique comprend : la grammaire et l'art du raisonnement. Dans le cadre de l'école, c'est d'abord la logique et la mathématique qui sont enseignées.

« la marque du génie de Hugues, c'est précisément d'avoir fait tenir sous un même regard, et dans la pratique d'une même vie, ce qu'on ne voit d'ordinaire que dissocié. »9

Hugues possédait une curiosité intellectuelle et vaste culture. Il recommandait à ses disciples de tout apprendre parce que rien n'est inutile : « Apprends tout, tu verras ensuite que rien n'est superflu ; une science réduite n'a rien qui plaise »10 disait-il. « Pour lui la philosophie est l'ensemble des sciences connues par la raison, l'ensemble des arts libéraux » : « Tous les arts de la nature sont au service de la science divine ; la sagesse intérieure, correctement ordonnée, conduit à la supérieure »

À noter que le terme Scriptura sacra a une acceptation plus large pour Hugues que pour nous qui la bornons aux écrits Canoniques. Il comprend, les écrits des conciles, des docteurs et Pères de l'Église : Augustin, Jérome, Grégoire, Ambroise, Isidore, Origène, Bède. Mais l'autorité est moindre (cf. De scripturis et scriptoribus sacris).

L’hebraica veritas [modifier]

Hugues de Saint-Victor « a contribué à renouveler les méthodes d'herméneutique traditionnelle ». Hugues dit : « Je m'étonne de la témérité de ceux qui se prétendent maîtres de l'explication symbolique, quand ils ignorent le sens original de la lettre. » Il pousse les étudiants à chercher dans le texte l' hebraica veritas sous les traductions latines. On peut citer parmi ses élèves, André de Saint-Victor qui est un important exégète, plus systématique que son prédécesseur, qui joue-t-il un rôle central dans le courant médiéval, comme des études récentes semblent le confirmer. Hugues affirme sans cesse « que la lettre est la base de l'édifice herméneutique »

« Le fondement et le principe de la doctrine sacrée est l'histoire, c'est d'elle que l'on peut extraire la vérité de l'allégorie, c'est d'abord le sens littéral, comme on extrait le miel du rayon de miel. » Alors même que Rashi (1040-1106) avait pour point cardinal « la réfutation de l'exégèse chrétienne, surtout dans ses expressions allégoriques »11 on pense12 que Hugues avait été aidé dans ses études bibliques littérales, notamment pour ses notes sur le Pentateuque, Juges et Rois, par des rabbins du nord de la France fondée par le maître de Troyes.

Hugues semble connaître le grec car il donne l'étymologie d'une grand nombre de mots et corrige par exemple la traduction latine de Scot Érigène des Hiérarchies de Denys ; mais rien n'est moins sûr pour l'hébreu qu'il peut tirer de saint Jérôme13 mais il ne semble pas connaître de premières mains les textes de Platon, mais par Augustin (354-430) et Aristote plutôt par Boèce (480-524).

Les commentaires sur la Hierarchia cælestis [modifier]

Le Commentariorum in Hierarchiam cælestem S. Dyonisii Areopagitæ libri X14 est, après le De sacramentis, le plus considérable en taille que nous ai laissé Hugues. Il est dédié à Louis VII couronné en 1137, mais la dédicace est cependant absente du manuscrit15. Vers 1140, on sait que Jean Sarrazin et Hugues avait collaboré à une traduction du grec de ce livre de Denys16 qui semble par ailleurs être un ardent diffuseur du corpus dionysien au XIIe siècle17. L'originalité et la maturité de la réflexion sur Denys du présent texte, le confirment. Dominique Poirel, argumente même sur une connaissance de Denys du victorin antérieure même à sa venue à Paris pour expliquer cette approfondissement dionysien. Les sources du texte de l'Aréopagite étant de provenance allemande, cela renforce la supposition.

Avant lui, Jean Scot Érigène avait glosé sur la Hierarchia cælestis de Denys18, posant, avec Augustin avant lui, les bases de l'universalité de l'allégorie. Hugues reprend cette lecture figurative pour son compte et en développe les métaphores :

« Tous les objets visibles nous sont offerts de façons visibles pour éveiller notre sens symbolique, c'est-à-dire qu'il nous sont proposés, à travers leur transmission figurée, en vue d'une signification des objets invisibles. »

— Commentariorum in Hierarchiam..., col. 97819.

Le franciscain Saint Bonaventure voit en lui un théologien complet tout à la fois spéculatif, moraliste et mystique : « Anselme est maître en raisonnement, Bernard en prédication, Richard en contemplation. Quant à Hugues il excelle à la fois dans les trois. »20

D'ailleurs, Dante, dans son Paradis montre Hugues en compagnie de Bonaventure, Pierre le Mangeur et d'autres bienheureux :

« Ugo sa San Vittore è qui con elli »

— Paradis, Ch. XII, v. 133

En Angleterre, l'abbaye de Saint-Alban recherchait partout les écrits de Hugues et envoyait un de ses religieux à Richard de Saint-Victor avec pour mission d'obtenir les ouvrages manquants.

Michel Schneider, dans son Glenn Gould piano solo, rapproche la mystique de Hugues à l'attitude du musicien. 

Publié dans XIIe Siècle

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