Julien l'Apostat - la "Réaction Païenne"

Publié le par Socrates Philalethe

 

 

 

Devenu maître de l'empire tout entier, Julien promulgue un édit de tolérance autorisant toutes les religions et il abroge les mesures prises non seulement contre le paganisme, mais aussi contre les Juifs et contre les chrétiens qui ne suivent pas le credo d'inspiration arienne qui avait la faveur de Constance21.

En 362, il promulgue un édit qui interdit aux chrétiens d'enseigner la grammaire, la rhétorique et la philosophie22, soit l'ensemble de l'instruction profane. Il justifie ainsi l'édit sur les chrétiens : « Qu'ils cessent d'enseigner ce qu'ils ne prennent pas au sérieux ou qu'ils l'enseignent comme la vérité et instruisent les élèves en conséquence23. » Parallèlement, il tente de réformer le paganisme sur le modèle des institutions chrétiennes (moralité des prêtres, création d'institutions charitables) et institue une hiérarchie des cultes autour du Dieu Soleil. Il favorise les cités païennes et la restauration de leurs temples. Malgré son indifférence devant les cas de vexations causées à des chrétiens, il ne prend pas de mesure de persécution en tant que telle. Il s'explique en déclarant qu'il souhaitait que les chrétiens reconnaissent eux-mêmes leur erreur et qu'il ne voulait pas les y forcer. Seuls quelques martyrs, comme Alexandre de Corinthe sont mentionnés sous son règne par la tradition chrétienne. Si Julien ordonne l'expulsion d'Athanase, patriarche d'Égypte24 (déjà exilé sous Constantin Ier et Constance II), il condamne le massacre de l'évêque arien Georges d'Alexandrie.

Lorsqu'il s'attaque aux chrétiens, c'est par le biais de pamphlets et de réfutations : son Contre les Galiléens25, fragmentaire, fait office de réquisitoire contre ceux-ci26, tenants d'une religion nouvelle et sans racines27. Sa critique s'exerce par comparaison avec le judaïsme vis-à-vis duquel son attitude reprend les deux traditions de pensée qui se croisent alors, l'une hostile et l'autre plus tolérante. Son oeuvre manifeste ainsi des sentiments ambivalents28 à l'égard de la culture et la religion juive dont il respecte l'ancienneté des traditions, allant jusqu'à considérer, dans le Contre les Galiléens, que les Juifs et les Hellènes sont semblables29. Néanmoins Julien s'étonne qu'un dieu digne de ce nom se soit fait connaître dans une toute petite région et présente parfois les juifs comme un peuple inférieur27. Même s'il trouve les mythes des Juifs absurdes et incomplets, il admire la piété des juifs qui contraste avec le peu de ferveur des sujets païens de l'Empire27. C'est peut-être pour cela (et peut-être aussi pour des motifs politiques) qu'il ordonne la reconstruction du temple de Jérusalem30, dont la construction sera abandonnée dès sa mort.

Julien manifeste son intention de revenir à un empire de forme moins autocratique et plus conforme à la tradition républicaine du principat telle qu'elle existait sous Auguste. Son règne n'en resta pas moins autoritaire. Après avoir réorganisé et assaini la lourde administration impériale, en réduisant en particulier le personnel du palais et celui affecté à la délation et à l'espionnage (les agentes in rebus), il s'installe à Antioche pour préparer une grande expédition militaire contre la Perse. Il entre assez vite en conflit avec la population de la métropole chrétienne, d'une part, à cause de son paganisme affiché, d'autre part, parce que sa rigueur morale s'oppose aux habitudes de vie ayant cours dans cette grande cité orientale.

L'attention de la tradition historique, tant chrétienne qu'anti-chrétienne, s'est focalisée sur la politique religieuse de Julien. Ce n'est cependant qu'une partie de sa politique dont le reste ne dépendait pas nécessairement. Ainsi, dans l'administration, il ne semble pas avoir marqué de préférence religieuse dans le recrutement du personnel : il s'entourait, de fait, comme ses prédécesseurs immédiats, de fonctionnaires de toute confession.

Julien est devenu très tôt un mythe. Certains païens, en particulier Ammien Marcellin et Libanios, en ont fait un héros de tolérance, de vertu et d'énergie, un homme trop grand pour son temps, qui a succombé sous les coups de la mesquinerie et de la méchanceté (chrétienne, mais pas nécessairement) ambiantes. Inversement, les auteurs chrétiens l'ont présenté comme un imbécile frénétique (Grégoire de Nazianze, qui l'avait connu étudiant à Athènes), un monstre (les historiens ecclésiastiques qui lui attribuent diverses profanations et des sacrifices humains), un apostat pervers (toutes les mesures qu'il a prises, y compris son édit de tolérance visaient selon eux à lutter hypocritement contre le christianisme). Ainsi selon certains auteurs chrétiens, Julien se serait rendu, en plus d'une occasion, coupable d'actes de persécution violente :

          Il fait profaner les tombeaux des chrétiens et les reliques ; et lui-même se vante d'avoir ordonné de « détruire tous les tombeaux des athées31 » ;

          Sur sa volonté, « les païens, mirent le feu aux sépulcres des martyrs, en même temps qu'ils brûlaient le corps de ceux-ci, mêlés par dérision aux plus vils ossements, et jetaient au feu les cendres32 » ;

          Des meurtres et des massacres de chrétiens suivent ou accompagnent ces confiscations d'églises. Antioche voit le martyre d'un certain Basile, prêtre d'Ancyre (qui n'est pas le théologien Basile d'Ancyre), coupable d'avoir tout haut prié Dieu de préserver les chrétiens de l'apostasie. Déféré pour ce fait au gouverneur de la province, et « ayant, pendant le procès souffert de nombreux tourments, il consomma intrépidement son martyre33 » ;

          À Héliopolis, le diacre Cyrille est assassiné, des religieuses, exposées nues devant le peuple, outragées, torturées, dépecées ; « des misérables goûtèrent de leur foie et, arrachant leurs entrailles pantelantes, les jetèrent saupoudrées d'orge à des porcs34 » ;

          À Gaza, le fanatisme païen, déchaîné par l'exemple de l'empereur, accomplit de semblables crimes34 ;

          Sur la défense faite aux chrétiens d’apprendre et d'enseigner les belles lettres, l'historien Ammien Marcellin, tout païen qu'il fût, déplore lui-même de telles iniquités : « C'est un acte barbare, qu'il faut couvrir d'un éternel silence35 ».

Cette image négative prévaut tout au cours du Moyen Âge et de l'époque classique, bien que le personnage ait fasciné occasionnellement des originaux (ainsi Montaigne). Ainsi une tradition médiévale met au compte de Julien une série de martyrs en Lorraine, frappant la famille de saint Élophe.

Au xviiie siècle, les philosophes(Voltaire en particulier) veulent le réhabiliter, au titre de champion des lumières contre l'obscurantisme chrétien et de champion de la liberté contre l'absolutisme de ce qu'ils appellent « Bas Empire ». Le romantisme (par exemple Alfred de Vigny) s'est passionné à son tour pour le personnage, voyant en lui un romantique avant la lettre, esprit lucide et désespéré, incompris de son siècle et dont la mort en pleine jeunesse donnait le signal du triomphe des médiocres. En 1873, Henrik Ibsen a écrit sur Julien une tragédie gigantesque en dix actes, Empereur ou Galiléen.

Néanmoins, les jugements négatifs voire haineux perdurent : ainsi dans un ouvrage publié en 1911, Jean Guiraud, fondateur de l’Association catholique des chefs de famille et rédacteur de manuels scolaires à destination des établissements privés, décrit ainsi l'action de Julien :

« Il a combattu le christianisme par la violence. Surtout par la persécution légale [...] : chrétiens exclus des emplois publics ; chrétiens victimes de l'injustice légale ; chrétiens privés de la liberté d'enseignement »

— Histoire partiale histoire vraie, tome I Des origines à Jeanne d'Arc, neuvième édition, Gabriel Beauchesne & Cie Editeurs, Paris 1911, p. 146

Jean Guiraud dresse aussi un catalogue qu'il qualifie d'actions persécutrices36 :

1.        Il confisque la cathédrale de Césarée en Cappadoce37 ;

2.        Il fait brûler l'église de Beyrouth37 ;

3.        Sur son ordre, les églises d'Antioche sont fermées, et la principale basilique en est profanée sans qu'il s'y oppose et avec la complicité de ses parents37.

Au xxe siècle, les trois images, Julien l'apostat, Julien le philosophe et Julien le héros d'une cause perdue, se prolongent non seulement dans la littérature de fiction, mais même dans les ouvrages de réflexion (avec parfois des variantes : un Julien philosophe athée se cachant sous un paganisme affiché, selon Alexandre Kojève).

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