L'ARTÉMIS ARCADIENNE ET LA DÉESSE AUX SERPENTS DE CNOSSOS - Salomon Reinach

Publié le par Socrates Philalethe

ARTÉMIS ARCADIENNE ET LA DÉESSE AUX SERPENTS DE CNOSSOS [1]

I

À côté de la légende troyenne de l’origine des Romains, il y avait une légende arcadienne, dont le personnage principal était Évandre. Fils d’Hermès et d’une nymphe d’Arcadie, habitant Pallantion suivant les uns, Tégée suivant les autres, il conduisit en Italie une colonie d’Arcadiens et aborda sur la rive gauche du Tibre, là où devait, cinq cents ans après, s’élever Rome. La colline où il s’établit, grâce à la faveur du roi des aborigènes, Faunus, s’appela le Palatium, en souvenir de la Pallantion arcadienne. Évandre fut un héros civilisateur ; il apporta en Italie la connaissance de l’écriture, enseigna les arts utiles et l’usage des instruments de musique. On lui attribuait aussi l’introduction de plusieurs cultes arcadiens, ceux de Déméter, de Poséidon équestre, de Niké, d’Héraklès et du Pan Lycéen, identifié à Lupercus, auquel Évandre consacra le Lupercal au pied du Palatin et en l’honneur duquel il institua les Lupercales, que l’on célébrait le 15 février. Évandre fut l’ami d’Hercule, qui délivra la vallée du Tibre des déprédations de Cacus ; il reçut avec bienveillance Enée et s’allia à lui contre les Latins. Une des filles d’Évandre s’appelait Rhomé ; son fils Pallas tomba dans la guerre contre les Latins, mais fut vengé par Enée. Évandre jouissait d’un culte à Pallantion en Arcadie et d’un autre à Rome même, près de la Porta Trigemina [2].

L’amitié et l’alliance d’Évandre avec Enée ne sont pas le seul trait légendaire qui relie la fable du héros troyen à celle du héros arcadien. Le père d’Enée, Anchise, amant d’Aphrodite, était l’objet d’un culte au pied du mont Anchisa en Arcadie, sur la route de Mantinée à Orchomène ; on racontait qu’il y était mort et l’on y montrait son tombeau [3]. On disait aussi qu’Énée était venu à Mantinée, y avait recruté l’inventeur de la danse armée, Salius, s’était installé à Orchomène et avait fondé Kaphys en l’honneur de son compagnon Kapys [4]. Ainsi, les Troyens d’Enée et les Arcadiens d’Évandre, en s’alliant en Italie contre les Latins, n’auraient fait que renouveler des relations amicales nouées sur le sol même de l’Arcadie.

Il est difficile et sans doute impossible de débrouiller l’écheveau compliqué de ces légendes et de deviner pour quelles raisons les premiers historiens de Rome firent, dans le roman de ses origines, une part si considérable à l’Arcadie. Un des motifs, qui ne fut certainement pas le seul, a été justement indiqué par Schwegler [5] : l’analogie très exacte, affirmée par les Anciens, des Lupercales célébrées à Rome avec les Lykeia d’Arcadie [6]. C’est sur le Palatin, théâtre des Lupercales, que se serait établi l’Arcadien Évandre : son nom même pourrait être la traduction grecque de celui du dieu local, Faunus Lupercus (Faunus = Favinus, le bienveillant), dont la parèdre féminine Fauna s’appelle aussi la Bonne Déesse, Bona Dea.

L’institution des Lykeiad’Arcadie, en l’honneur de Zeus Lykeios, était attribuée à Lycaon, fils de Pélasgos, fondateur de la ville de Lycosoura sur le mont Lycée [7]. Il est évident que les Lykeia sont le culte primitif d’un clan du loup, où les fidèles se couvraient de peaux de loup et croyaient même être transformés en loups. Lycaon, suivant la légende, aurait été changé en loup par Zeus, et les Arcadiens prétendaient, au dire de Pausanias, que d’autres hommes que Lycaon avaient été temporairement changés en loups lors du sacrifice offert à Zeus lycéen. On connaît assez, d’autre part, le rôle de la louve, dea Luperca, dans la légende de la fondation de Rome, et j’ai allégué ailleurs quelques raisons d’admettre que Silvia, dite à tort Rhéa Silvia, la « forestière », était une louve, comme Silvius, le roi d’Albe, et Silvanus, le vieux dieu des bois, étaient des loups [8].

II

Un peu au-dessous de l’enceinte de Lycosoura, Pausanias visita et décrivit le temple d’une déesse locale surnommée Despoina, fille de Poséidon Hippios, dont il eut scrupule à divulguer le nom véritable. Dans ce temple étaient les statues de Déméter et de Despoina, oeuvres de Damophon. De part et d’autre de ces déesses assises, Pausanias signale des statues debout : auprès du trône de Despoina, celle du Titan Anytos, sous l’aspect d’un guerrier en armes ; auprès du trône de Déméter, celle d’Artémis, recouverte d’une peau de cerf, avec un carquois sur l’épaule, tenant une torche d’une main et deux serpents de l’autre ; un chien de chasse était couché auprès d’elle [9].

En 1889 et 1890, le temple de Despoina a été fouillé par MM. Cavvadias et Léonardos. Ils ont retrouvé une base en marbre, de dimensions colossales, très probablement celle des statues mentionnées par Pausanias, trois grandes têtes en marbre où l’on a reconnu celles de Déméter, de Despoina ou d’Artémis et d’Anytos, enfin un pan de draperie couvert de bas-reliefs, parmi lesquels on remarque plusieurs personnages à têtes d’animaux [10]. Une discussion, encore pendante aujourd’hui, s’est engagée au sujet de la date de ces sculptures, qui n’est pas indiquée par Pausanias ; les uns les placent au IVe siècle avant notre ère, les autres à l’époque d’Hadrien. Cette controverse ne nous arrêtera pas ; alors même que les statues du temple de Despoina seraient de l’époque impériale, il est certain qu’elles reproduisent des types beaucoup plus anciens, antérieurs même, et de loin, au IVe siècle. Les figures zoomorphiques qui décorent le pan de draperie rappellent des motifs fréquents dans l’art mycénien, mais inconnus de l’époque classique. Ce n’est plus au IVe siècle avant, ni au IIe siècle apr. J.-C., qu’on a pu songer à représenter Artémis tenant une torche dans une main et deux serpents dans l’autre ; ces attributs tout à fait exceptionnels, que Pausanias a remarqués, sont l’expression de quelque tradition locale et ne s’expliquent pas plus par une fantaisie d’artiste que la singulière intervention du Titan Anytos, faisant pendant à Artémis à gauche du groupe des déesses. Donc, quelle que soit la date des sculptures que Pausanias a vues et dont les archéologues grecs ont retrouvé des fragments, la description qu’en donne le périégète a pour nous la valeur d’un témoignage sur des motifs d’une très haute antiquité.

C’est trop peu de dire que les attributs prêtés par Pausanias à l’Artémis arcadienne sont exceptionnels : ils sont, à la vérité, absolument uniques. On n’a signalé jusqu’à présent aucune sculpture, aucune peinture de vase, aucune monnaie où paraisse Artémis tenant deux serpents dans une main. Si donc il existe une figure répondant à cette description, nous serons, a priori, autorisés à penser qu’elle dérive de celle de Lycosoura, non pas, assurément, de la statue même vue par Pausanias, mais du type lycosourien de la déesse, dont cette statue, comme nous l’avons dit, ne devait être qu’un exemplaire entre plusieurs. Si, par surcroît, il apparaît que ce type, non encore représenté dans le vaste trésor de l’art antique, est reproduit, sur un monument romain, à côté d’autres dont le caractère archaïque est incontestable, la probabilité qu’il s’agit du vieux motif lycosourien s’en trouvera notablement accrue. Enfin, si l’on réussit à prouver que le type en question voisine, sur le même monument, avec un exemplaire également unique d’un motif appartenant au plus vieux fonds de la sculpture italienne, on ne pourra s’empêcher de rappeler, ce que j’ai fait au début de ce mémoire, les vieilles légendes qui établissent des liens entre Rome primitive et l’Arcadie, entre les Lupercales du Palatin et les Lykeia.

III

Toutes les conditions que je viens d’énumérer sont remplies par une figure d’Artémis (Diane), qui est représentée en relief, à côté de douze autres, sur un autel de Savigny-lès-Beaune dans la Côte d’Or, dont il existe un moulage au musée de Saint-Germain.

Voici la quatrième fois, depuis dix-neuf ans, que je m’occupe de ce monument, connu, à la vérité, dès le XVIIIe siècle, mais tantôt abandonné comme inexplicable, tantôt interprété par des hypothèses absurdes qui ont été reproduites obstinément jusqu’à nos jours. La première fois, en 1886, je me suis contenté d’un non liquet ; j’étais d’accord, pour n’y rien comprendre, avec Alexandre Bertrand et Édouard Flouest [11]. En 1890, j’ai reconnu, avec la pleine approbation de Bertrand, que les treize figures sculptées sur l’autel de Savigny sont celles des douze dieux romains, auxquelles s’ajoute le serpent à tête de bélier, représentant une divinité gauloise dont il existe d’autres images ; mais j’ai fait erreur dans l’identification de plusieurs personnages, notamment dans celle d’une déesse cachant ses yeux de ses deux mains, où j’ai reconnu à tort la Déméter douloureuse des Grecs, la Mère éplorée [12]. En 1897, la lecture d’un passage des Fastes d’Ovide m’a suggéré la vraie explication de cette mystérieuse figure ; c’est la Vesta du type indigène, dont il devait y avoir un ou plusieurs exemplaires dans le sanctuaire albain de Vesta, et dont le geste, devenu incompréhensible, donna lieu à la légende que rapporte Ovide :

Silvia fit mater ; Vestae simulacra feruntur

Virgineas oculis opposuisse manus.

Je n’eus pas de peine à montrer que ce geste, à l’origine, s’expliquait par le caractère même de Vesta, déesse du Foyer, qui se cachait les yeux pour les préserver de la fumée, exactement comme le dieu romain Caeculus, sorte de Vesta mâle du culte de Préneste, était figuré clignant des yeux pour le même motif [13].

Si l’un des personnages du groupe des douze dieux sculptés sur l’autel de Savigny reproduisait ainsi un type antérieur aux influences directes de l’art grec sur l’art romain, quelque statue de bois ou d’argile remontant au VIe siècle avant l’ère chrétienne et peut-être au-delà, il était à présumer que les onze autres dieux et déesses de l’autel participaient au même caractère d’archaïsme italien. Or, je pus prouver qu’il en est ainsi ; plusieurs types, celui du Mercure ailé, celui de Mars portant une cotte de mailles, celui de Vénus entièrement drapée sont bien archaïques ou étrusques et ne dérivent pas de l’art hellénique du IVe siècle.

L’autel de Savigny, dont les sculptures sont extrêmement barbares, ne peut cependant être antérieur à la pacification définitive de la Gaule sous Auguste. Si donc on y trouve les douze dieux représentés suivant des modèles archaïques ou spécifiquement italiques, c’est que l’artiste, auteur de ce monument où un dieu gaulois tenait compagnie aux dieux romains, a cru devoir y reproduire des images antiques et vénérées conservées à Rome, peut-être celles que Varron vit sur le Forum et que Vettius Praetextatus, préfet de la Ville en 367, appelait deorum consentium sacrosancta simulacra. Ces vieilles images ont disparu sans laisser de traces ; les artistes hellénisés ou grecs de la Rome impériale ont dédaigné de les reproduire ; mais un Gaulois imparfaitement romanisé nous en a laissé des copies qui, bien que grossières, sont d’une importance capitale pour la connaissance de l’art romain primitif.

Ma petite découverte — car j’ose croire que c’en est une — a reçu l’approbation de M. Helbig ; je regrette que M. Wissowa n’ait rien compris à mes arguments [14] et que M. Bulliot ait continué, après comme avant la publication de mon mémoire, à soutenir que la figure où j’ai reconnu Vesta était celle d’un homme opéré de la cataracte [15].

Toutefois, en 1897, j’avais laissé un détail inexpliqué. Au-dessous du groupe formé par Cérès et Cupidon, on voit une femme drapée, s’avançant à pas rapides, dans une forêt figurée par des branches et des feuillages ; j’y avais naturellement reconnu Diane, levant le bras droit et tenant de la main gauche un attribut que je prenais pour un arc mal dessiné [16]. Cet attribut me tourmentait depuis longtemps, car il m’a semblé de plus en plus évident que ce ne pouvait pas être un arc. L’artiste était peu capable de bien dessiner des figures, mais il a très clairement indiqué leurs attributs, le dauphin de Neptune, le bouclier de Mars, les tenailles de Vulcain ; pourquoi aurait-il complètement échoué dans une tâche relativement facile, la représentation d’un arc, c’est-à-dire d’un morceau de bois recourbé ?

Le mot de l’énigme m’a été révélé par la lecture du passage de Pausanias sur l’Artémis de Lycosoura. Ce que la Diane de Savigny tient à la main gauche n’est pas un arc ; ce sont deux serpents et, comme la statue d’Artémis du temple de Despoina, elle tenait une torche dans sa main droite élevée.

Auprès de la statue vue par Pausanias à Lycosoura était un chien ; le chien figure aussi sur l’autel de Savigny, mais le sculpteur l’a rejeté sur une face adjacente de l’autel, où il semble tenir compagnie à Junon [17].

IV

Voici donc encore, sur le même autel, une figure qui ne dérive point de la tradition du grand art hellénique, puisque cet art, je le répète, ignore absolument le type d’Artémis tenant deux serpents et une torche. Le prototype, comme celui de l’image de Vesta, doit avoir été une des vieilles statues du Forum romain, copie elle-même peut-être d’une figure italique en bois ou en argile, en relief ou en ronde-bosse ; mais, quoi qu’il en soit de ces antécédents, impossibles à deviner et à rétablir, il est manifeste qu’à l’origine du développement que représente pour nous la Diane de Savigny, il y a une Artémis arcadienne, figurée avec les attributs qu’elle avait dans le temple de Lycosoura, et que ni les textes ni les monuments ne signalent ailleurs.

Les choses se présentent donc comme si, à une certaine époque, les riverains du Tibre, ayant besoin de figurer Diane, avaient cherché leur modèle non pas dans l’iconographie hellénique courante, mais dans le sanctuaire lointain que rattachaient à Rome la légende d’Évandre et l’importance religieuse des Lupercales, identifiées aux Lykeia de l’Arcadie.

La Diane italique est une déesse des Forêts, nemorensis, et les torches jouent un grand rôle dans son culte [18] ; mais rien, que je sache, ne la met en relation avec le serpent. Si donc le prototype de la Diane de Savigny tenait deux serpents dans la main gauche, cet attribut ne peut s’expliquer que par l’imitation d’un modèle étranger, auquel on reconnaissait, pour quelque raison, un caractère éminent de sainteté.

L’existence d’une très ancienne statue de Diane est attestée, à Rome, par l’histoire du lectisterneoffert à six dieux en 399 av. J.-C. [19] ; mais nous ne possédons aucune information sur cette image. L’époque et les circonstances où le type de l’Artémis de Lycosoura a été transféré en Italie paraissent impossibles à déterminer ; ce serait d’ailleurs une hypothèse gratuite de vouloir identifier le prototype de la figure qui nous occupe avec une des statues de culte des vieux temples consacrés à Diane dans le Latium. Notons, toutefois, qu’au dire de Caton la statue de la Diane d’Aricia avait été apportée du pays des Taures par Oreste, qui débarqua avec elle à Rhégium [20] ; quoi qu’il en soit de cette singulière histoire, qui paraît avoir trouvé crédit, il en résulte que les connaisseurs d’antiquités romaines étaient disposés à attribuer une très lointaine origine à une antique image du culte de Diane en Italie ; de même, lorsqu’il s’agit de placer une statue de la déesse dans le temple de Diane, fondé sur l’Aventin par Servius Tullius, nous savons par Strabon qu’on choisit non pas une Artémis du type classique, mais une idole de l’Artémis d’Ephèse, à l’exemple de l’Artémision de Marseille [21]. Or, Ephèse et la Tauride étaient plus éloignées encore de Rome que l’Arcadie, et, à la différence de cette contrée du Péloponnèse, ne jouaient aucun rôle dans la légende de sa fondation.

Reste à expliquer le type de l’Artémis de Lycosoura, ou, du moins, à en rechercher les antécédents. Il me semble qu’il ne peut y avoir doute à cet égard. La déesse identifiée à Artémis, tenant dans les mains des serpents, n’est autre que la vieille déesse aux serpents, dont M. Evans a découvert à Cnossos, en Crète, des images bientôt devenues célèbres [...] [22] et dont d’autres statuettes, en Crète même, nous ont conservé le souvenir [23]. Cette divinité, probablement chthonienne, déesse-serpent à l’origine, a reçu différents noms à l’époque classique, ou plutôt elle est l’ancêtre de plusieurs déesses qui ont hérité de ses attributs. En Crète, elle s’est appelée Britomartis, Dictynna, Ariane, Artémis ; elle a été identifiée aussi à Hécate [24]. La torche et le chien sont des attributs d’Hécate et d’Artémis ; on trouve parfois des serpents avec Hécate [25]. Mais une héritière plus directe de la déesse aux serpents est Erinys ; Déméter Erinys, fille de Rhéa, est déjà mise en relation avec la Crète par l’hymne homérique [26]. Eschyle croit que les Erinyes sont des divinités très anciennes, antérieures au reste du Panthéon hellénique [27]. Brandissant des serpents et des torches, assimilées à des chiennes par les poètes dès le Ve siècle, les Erinyes offrent tous les caractères de l’Artémis arcadienne, en même temps que leur attribut principal les rapproche de la déesse-serpent de Cnossos. De même que le motif d’une autre divinité arcadienne, la déesse à tête de cheval adorée à Phigalie [28] est une survivance de la Grèce minoenne dans la Grèce classique, l’Artémis aux serpents de Lycosoura peut être considérée comme l’héritière de la déesse aux serpents de Cnossos. Divers indices attestent des relations très anciennes entre la Crète et l’Arcadie. En Crète même, il existait une ville d’Arcadie, mentionnée d’abord par Polybe [29], mais sans doute bien antérieure. En Arcadie, non loin du mont Lycée, il y avait une source dite Hagno, habitée par une divinité de ce nom qui rappelle celui d’Ariane ([…], la « très pure »). Or, non seulement la source d’Hagno se trouvait dans une région dite Créteia, mais on y avait transféré de l’Ida crétois les fables relatives à la naissance de Zeus. C’était là, disait-on, qu’était né le maître des dieux ; la nymphe Hagno avait été l’une de ses nourrices [30]. Ces deux faits dispensent d’en alléguer d’autres. La région de Lycosoura, avec ses traditions archaïques et ses divinités étranges, paraît, au point de vue religieux, comme une colonie de Cnossos. D’autre part, les origines mystiques de Rome la rattachaient à la Crète, non seulement par l’Arcadie et la légende d’Évandre, mais par celle du Troyen Enée, car la présence d’un second mont Ida en Phrygie avait accrédité la croyance que les Troyens étaient d’origine crétoise :

Creta Jovis magni medio jacet insula ponto ;

Mons Idaeus ubi et gentis cunabula nostrae [31]

Si les déductions qui précèdent sont exactes, il en résulterait cette conclusion aussi intéressante qu’imprévue : la figure grossièrement sculptée, vers l’époque de Tibère ou de Claude, sur un autel de la Côte d’Or, remonterait, par une longue série d’intermédiaires, au prototype de la gracieuse image que nous a rendue un des laraires de Minos.

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM d’après l’article de Salomon Reinach, « L’Artémis arcadienne et la Déesse aux serpents de Cnossos », Cultes, Mythes et Religions, Tome III, Éd. Ernest Leroux, Paris, 1906, pp. 210-222.

Notes

[1] Bulletin de correspondance hellénique, 1906, p. 150-1601.

[2] Voir, pour les références, l’article « Euandros » de Weizsäcker dans le Lexikon der Mythologie, p. 1393 et suiv.

[3] Pausanias, VIII, 12, 8 ; cf. Fougères, Mantinée, p. 274.

[4] Voir Fougères, ibid., p. 275.

[5] A. Schwegler, Römische Geschichte, t. I, P. 355 sq.

[6] Plutarque, Caes., 61 ; Dion. Halic., Ant. rom., I, 80 ; Tite-Live, I, 5 ; Justin, XLIII, 1. Cf. Frazer, Pausanias, t. IV, p. 383.

[7] Pausanias, VIII, 2, 1.

[8] Cultes, t. I, p. 295. L’importance de dieux-loups en Italie a déjà été reconnue par Schwegler, Römische Geschichte, t. I, p. 361.

[9] Pausanias, VIII, 37.

[10] Cf. Frazer, Pausanias, t. VI, p. 371 et suiv., fig. 37, 38, 39, 40.

[11] S. Reinach, Catalogue sommaire du musée de Saint-Germain,1ère éd., p. 34.

[12] Revue archéologique, 1891, I, p. 1 et suiv., avec deux planches.

[13] Revue archéologique, 1897, II, p.313 et suiv. (plus haut, p. 197 et suiv.).

[14] Wissowa, Religion der Römer, p. 143, n° 1.

[15] Cf. Revue archéologique, 1899, II, p.46 (plus haut, p. 208).

[16] « De la main droite elle brandit un javelot, que l’on prendrait aussi pour une massue ; l’objet qu’elle tient à la main gauche est fort indistinct, mais ce pourrait bien être un arc. De la part du sculpteur de l’autel de Mavilly, il faut s’attendre à tout » (Revue archéologique, 1890, I, p. 5).

[17] Cf. plus haut, p. 203.

[18] Birt, art. « Diana », dans le Lexikon der Mythologie, p. 1005. Diane chasseresse porte une torche sur un bas-relief d’Avignon (C.I.L., XII, 1705) et sur une peinture de Tifata (Notizie degli Scavi, 1880, p. 450).

[19] Tite-Live, V, 13.

[20] Voir l’indication des textes à l’article « Diana » de la Realencycl. de Pauly-Wissowa, col. 330, 10.

[21] Strabon, IV, p. 180.

[22] La statuette sans tête […] est peut-être celle d’une prêtresse de la déesse.

[23] A. Evans, The Palace of Knossos, Report for the year 1903, p. 75, 79, 83. Il faut aussi considérer comme des déesses aux serpents deux figurines de bronze conservées l’une à Berlin, l’autre au musée de Candie et que l’on prit d’abord pour des pleureuses (Furtwängler, Aegina, t. 1, p. 372 ; Dussaud, Revue des idées, 15 déc. 1907, p. 1065). On y a constaté les traces de serpents qui avaient échappé à l’attention des premiers éditeurs.

[24] Schol. ad Hymn. Orph., XXXVI, 12.

[25] Cf. le Lexikon de Roscher, art. « Hekate », p. 1889 et suiv.

[26] Hymn. in Cer., 123, 124 ; cf. Evans, loc. laud., p. 86.

[27] Eschyle, Eumén., 150, 162.

[28] Pausanias, VIII, 42, 3.

[29] Polybe, IV, 53.

[30] Pausanias, VIII, 38, 3 ; cf. le Lexikon de Roscher, s. v.« Hagno ».

[31] Virgile, Aen., III, 104 ; cf. Propert., IV, 1, 72 : Idaeum Simoenta, Jovis cunabula parvi.

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Publié dans Pythagore

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