1794 - L'Affaire Catherine Théot

Publié le par Socrates Philalethe

L'Affaire Catherine Théot 

 

Le jour du mois de mai 1794, deux agents secrets ou mieux des mouchards du comité de salut public, se nommant Sénart et Héron (envoyés par Vadier), se sont rendus chez Catherine Théot pour y assister à une cérémonie de type mystique. Un peu avant la fin, Catherine Théot et ses disciples ont été arrêtés et transférés dans une salle du collège Louis-le-Grand, transformée en salle de police et en prison pour y être interrogés.

Vadier y apprendra que "la mère" (Catherine Théot) enseigne que l'incorruptible est le nouveau Messie, l'incarnation de l'Être Suprême, envoyé sur terre pour faire de la France un paradis... A la Convention huit jours plus tard, Barère fait éclater cette bombe : Robespierre était le disciple d'une vieille folle mystique ! C'est Catherine Théot, La mère de Dieu, qui aurait inventé l'Être Suprême et aurait persuadé l'Incorruptible qu'il était le nouveau Messie ! Pour parfaire le traquenard, Vadier lui donne les couleurs d'un Vaudeville. Il laisse entendre que Robespierre comptait effectivement au nombre des initiés de la secte et qu'il était le premier à sucer le menton de la vieille sorcière ! Tout cela est faux, sans-doute, et ne serait qu'une machination diabolique, servie par une coïncidence heureuse. Sur les bancs de la fameuse salle tout en longueur des Tuileries, les députés se tordent de rire et un rêve s'écroule

"-Vrai de vrai, tu étais au fait des simagrées de la Théot, camarade citoyen ? Quel effet ça fait, d'embrasser sur la bouche la Mère de Dieu ?.... 

D'abord ahuri Robespierre s'indigne. Longuement, pour toujours, il confie à ses collègues son étonnement et sa douleur, devant cette indécente bouffonnerie. 

- Comment, rétorque Vadier, cette conspiratrice, qui sacrifie à la surperstition et aux vieilles idoles, n'est qu'une « femme à mépriser »? 

- Je n'ai pas dit cela ! interrompt Robespierre. Comprenez-moi... 

Cette palinodie embarrassée de celui qui a pulvérisé tant de fois des arguments plus sérieux, est une erreur irréparable. On hue, on refuse son discours pour l'envoyer aux départements. L'Incorruptible se laisse tomber sur son banc. Il sait ce que cet échec veut dire. Sa figure blême de chat se ferme un peu plus; il murmure: "Je suis perdu" ! Vadier enfoncera définitivement le clou en montrant une lettre d'un notaire genevois qui propose à Robespierre une constitution "surnaturelle" ! Robespierre se rue sur la tribune. On lui en refuse l'accés. Il hurle :

- La mort, la mort ! 

- Tu l'as méritée mille fois ! lui répondent les conventionnels. 

C`est fini. Au bout d'une bataille de trois heures, le célébrant de l'Être Suprême est mort, tué par le ridicule. 

Toutefois, les auteurs n'indiquent pas la date de ces évènements. (Pauwels / Bergier) Et ne développent guère les circonstances de cette affaire. Les spécialistes de cette période pourraient-ils confirmer ? S'agit-il d'un montage pur et simple, destiné à anéantir Robespierre par le ridicule, ou ce dernier a-t-il vraiment entretenu des liens suivis avec cette "mystique", Catherine Théot et alors, quels buts poursuivait-il ? C'est très vraisemblablement un montage évident, un tripouillage peu ragoûtant orchestré depuis le comité de sûreté générale pour discréditer Robespierre par le ridicule.

On a retrouvé dans le premier quart du XXè siècle un certain nombre de dépositions des personnes qui se rendaient chez Catherine Théot, une veille femme internée avant la révolution, célèbre dans son quartier pour y avoir eu des visions, avoir annoncé la prise de la Bastille avant 89, vu en rêve la proscription des prêtres non assermentés, etc. Les dépositions racontent, je fais vite : qu'on s'y réunissait à moins de douze, pour y entendre la vieille Théot qui se faisait surnommer la mère de Dieu et se prétendait toujours vierge, y lire des passages de la bible ou de livres pieux et en faire des commentaires politico-mystiques. Rien de bien méchant, à vrai dire. Un seul "rite", au fond, il a fallu que Sénar bataille pour en faire quelque chose : tous les curieux ou réguliers qui assistaient à ces réunions embrassaient la vieille Théot sur la joue en entrant et en sortant. 

Le violent Vadier a dû lui aussi se creuser la tête pour donner consistance à son projet. Il a appris que Dom Gerle (un habitué, dans les années 80, il en avait fréquenté une autre dont le nom m'échappe), un ancien constituant s'était rendu deux fois chez "la nouvelle Eve". Or, Robespierre avait contribué à délivrer à son ancien collègue quelques mois plus tôt un certificat de civisme, sans doute pour le préserver des désordres de la déchristiannisation. Voilà un moyen de le mouiller ; si c'est de trop loin, on "trouvera" une lettre adressée à lui sous l'oreiller de la vieille Théot au moment de son arrestation, on mettra Robespierre au centre des incantations de la vieille, et un vague projet de "constitution surnaturelle" (sic) rendant absolument nécessaire l'arrestation immédiate des pauvres diables transformés en véritable machine de guerre contre la Révolution. 

On pense ce que l'on veut de Robespierre, mais que Robespierre ait mal pris qu'on veuille le salir par une si méprisable attaque, en envoyant par la même occasion sans honte à la guillotine la pauvre femme, c'est quelque chose que je conçois tout à fait. 

Bref, je reprends la chronologie, en corrigeant les fautes de Breton et Pauwels : Fin prairial, Vadier lit à la convention une longue dénonciation de "l'affaire". Pour l'occasion spéciale, la folle, on l'appelle "Théos". Le rapport fait rire les députés. Impression et envoi aux départements. Robespierre s'en offusque, voit bien la manoeuvre du déchristiannisateur Vadier qui avait en travers de la gorge les atermoiments fédérateurs du culte de l'être suprême ; il essaie de stopper la nette la procédure, va frapper chez Fouquier, insiste pour que l'accusateur public ne poursuive pas les prévenus et lui abandonne les papiers de la dénonciation et du futur procès. Refus catégorique de Fouquier. Robespierre n'aura rien du tout, et les auditions se poursuivent. Vadier va même relire son discours aux jacobins pour y redonner sourire aux Fouché et compagnieL'affaire ressort publiquement deux mois plus tard le 9 thermidor. Je ne sais pas où Breton et Pauwels ont vu qu'elle y avait pris tant d'importance à l'assemblée. Quand Vadier, succédant à Billaud, en remet une couche sur l'affaire Théot, il faut que Tallien bataille pour couper court à la bonne humeur qui vient de se réinstaller dans l'assistance. Il ramène la discussion à son vrai point, le dit du reste textuellement, et l'attaque en règle peut continuer sur des bases hautement moins affligeantes et plus dangereuses pour l'incorruptible. Ce n'est certainement pas le ridicule, si tant est qu'il ait existé, qui a permis de tuer Robespierre le lendemain de ce jour-là.

De fait, il n'y a pas de connexion entre l'Être suprême et l'affaire Théot, seulement le violent anti-cléricalisme de Vadier. Il ne fait guère de doute que cette affaire s'est inscrite à sa très petite échelle et avec une incidence assez anecdotique dans une dynamique bien plus large, celle de la politique decombat menée par le comité de sûreté générale contre le grand comité (les chemises rouges en sont un autre exemple, encore plus abominable), et plus largement encore, entre l'alliance boiteuse et momentanée de tout un tas de députés aux objectifs bien différents, contre la politique révolutionnaire du moment et l'un de ses leaders les plus emblématiques.

Pour finir l'histoire, Catherine Théot a été jugée après la mort de Robespierre, et par bon sens, elle a été acquittée. Elle est morte dans l'année, à 78 ans.

Ce serait dans des papiers de Chaumette que Vadier a trouvé trace de la fille Théot chez qui une perquisition avait déjà été opérée en janvier 1793. Elle avait alors été interrogée et relâchée comme folle. C'est dans ces papiers que Vadier aurait trouvé cette étrange lettre adressée à un inconnu : " Comme j'ai beaucoup de confiance en vous et que vous aimez faire les oeuvres de Dieu, c'est pourquoi que Dieu vous a choisi ( sic ) pour être l'ange de son conseil, et pour être le guide de sa milice pour les conduire dans la voie de Dieu. Je vous prie de PRIER L'ASSEMBLEE DE FAIRE FAIRE DES PROCESSIONS, AFIN QUE LE SEIGNEUR NOUS ENVOIE DE LA PLUIE....ET FAIRE UN MANDEMENT QUI SOIT SIGNE PAR L'ASSEMBLEE. " Quand Vadier tombe sur ce morceau de bravoure après la comédie de l'Etre Suprême et de l'Immortalité de l'âme que Robespierre a fait jouer par la Convention, il pense tout de suite que le dictateur est le destinataire de la lettre et c'est à partir de là qu'il monte l'affaire de l'arrestation de la secte. Ensuite, Lenotre rapporte plusieurs témoignages qui établissent que Robespierre a rencontré la fille Théot dans une maison de Choisy où il lui a "baisé le menton" à plusieurs reprises.

Mais le clou paraît demeurer la révélation de Vadier à la Convention dans son rapport de prairial ( Lenotre n'y fait aucune allusion et personne ne paraît s'y intéresser ) concernant le lien de la secte avec l'affaire Louis XVII. Je reproduis donc le rapport Vadier in extenso sur ce point : 

"Les commissaires de votre Comité ont découvert encore dans la même tournée et au ci-devant château de Saint-Cloud , un tableau mystérieusement caché derrière un lit, qui n' a été ni numéroté ni étiqueté, et qu'on a frauduleusement soustrait à l'inventaire du mobilier de cette maison. On ne l'a découvert que parce qu'on avait oublié d'en déplacer la crémaillère. Ce tableau, qui est supérieurement dessiné, a été peint par la femme Lebrun, maîtresse du traître Calonne. Il représente le portrait en pied du jeune Capet qui est au Temple. Il existe déjà des probabilités que ce tableau était réservé à servir au système de la prétendue mère de Dieu. C'est l'inauguration de ce tableau aux écoles de droit près du Panthéon qui devait être le prélude de l'enfantement miraculeux du verbe divin et de l'accomplissement des prophéties. ( Nouveaux éclats de rire .) 

Ceci rejoint évidemment les accusations de Barère contre Robespierre, lui prêtant l'intention d'instaurer une régence de Louis XVII, l'Incorruptible épousant Madame Royale afin d'être le fameux régent...

 


Publié dans XVIIIe Siècle

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